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Analyse sur la France : comment l’islamophobie s’est imposée dans le paysage politique français

Analyse sur la France : comment l’islamophobie s’est imposée dans le paysage politique français

Analyse sur la France : comment l’islamophobie s’est imposée dans le paysage politique français
Summary:
Une ministre du Droit des femmes compare des musulmanes voilées à des «nègres» qui choisissent leur esclavage. Le premier dessinateur national en France, Plantu, l'homme du Monde, assimilent ces. mêmes femmes voilées à des terroristes portant une ceinture d'explosifs. Comment en est-on arrivé là, à l'expression du racisme, de l'amalgame criminalisant, de l'incitation à la haine religieuse au plus haut sommet de l’État et en Une des quotidiens les plus «prestigieux» de France ? Analyse

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Comment l'islamophobie s'est imposée dans le paysage politique français

Une ministre du Droit des femmes compare des musulmanes voilées à des «nègres» qui choisissent leur esclavage. Le premier dessinateur national en France, Plantu, l’homme du Monde, assimilent ces. mêmes femmes voilées à des terroristes portant une ceinture d’explosifs. Comment en est-on arrivé là, à l’expression du racisme, de l’amalgame criminalisant, de l’incitation à la haine religieuse au plus haut sommet de l’État et en Une des quotidiens les plus «prestigieux» de France ? Analyse

Une ministre d’État, Laurence Rossignol, invitée ce 30 mars 2016 sur le plateau du journaliste de RMC Jean-Jacques Bourdin, exprime son indignation.

La cause ? Des marques de vêtements lancent des campagnes publicitaires avec des mannequins portant un voile pour toucher un large public musulman. Le journaliste lui rétorque que des musulmanes portent leur voile librement.

Ulcérée, Laurence Rossignol répond ceci : «Mais bien sûr, il y a des femmes qui choisissent, il y avait des nègres africa.., des nègres américains qui étaient pour l’esclavage».

 

Le port du voile a donc été assimilé dans la bouche de la ministre à une forme d’aliénation sociale comparable à l’esclavage des Noirs américains qu’elle appelle «Nègres». Le même jour, le dessinateur le plus célèbre de France, Plantu, qui officie en Une du quotidien de référence de la presse française, Le Monde, publie un dessin assimilant ces mêmes mannequins voilés à des kamikazes, portant une ceinture d’explosifs.

Le racisme le plus violent s’exprime donc naturellement et sans difficulté à la tête de l’État et de la presse française. Que s’est-il donc passé ? Sommes-nous confrontés là à une dérive récente et isolée du microcosme médiatique français ? Pas tout à fait.

Du Bloc identitaire au Printemps républicain

Il y a tout juste dix jours, le 20 mars dernier, des militants, des cadres (Gilles Clavreul) et ministres du Parti socialiste (Fleur Pellerin), entourés d’intellectuels (Gilles Képel), de journalistes (Elisabeth Lévy), d’élus et d’artistes sympathisants, lançaient le mouvement Printemps républicain pour défendre la laïcité et lutter contre l’islamisme et son projet d’islamisation de la société.

La publication d’un manifeste, de tweets appelant à l’interdiction de la présence de mères voilées aux sorties scolaires pour que «les enfants ne s’habituent pas au voile» et autres déclarations, ont illustré la réémergence au sein de la gauche française, d’un courant radical, voire extrémiste, de la laïcité, le laïcisme, ouvertement hostile à l’expression publique du fait religieux et opposant déclaré aux libertés religieuses qui auraient été «consenties» notamment aux musulmans.

Ce courant, hybride, avait déjà permis l’alliance inattendue il y a quelques années de diverses sensibilités politiques. Le Bloc identitaire qui rassemblait leaders d’extrêmes droites et républicanistes laïcards de gauche en était l’illustration.

Affiche islamophobe publiée par le Bloc identitaire. 

La renaissance du laïcisme radical de gauche

L’islamophobie s’est instituée, implantée et intensifiée très progressivement en France depuis les attaques du World Trade Center, tout d’abord dans la sphère politique.

A droite comme à gauche, un consensus s’est lentement établi sur cette base d’une dangerosité de l’islam «avérée», que les attentats de New York auraient dévoilée, et d’une guerre de civilisation que l’islam mènerait contre l’Occident.

C’est l’époque de la publication du livre de Samuel Huntington sur le Choc des civilisations, devenu best-seller.

La droite chiraquienne est au pouvoir mais très vite, l’offensive est menée depuis la gauche. Le Parti socialiste dépose le premier un texte de loi se prononçant pour l’interdiction du port du voile à l’école, et réanime très vite dans la foulée l’esprit politique d’un ancien courant oublié de la gauche laïque.

Sanctuaire de l’anticléricalisme, patrie de la loi de 1905 établissant la séparation des Églises et de l’Etat, la France avait connu en effet sous la IIIe République l’émergence d’un courant laïcard ou laïciste, situé à gauche et prônant des thèses extrémistes comme la neutralisation de la religion dans son expression publique. «Cette partie de la gauche diffusait des discours anticatholiques et anticléricaux dans une perspective gallicane et sur la base du slogan voltairien “Écrasons l’infâme”, pouvant aller jusqu’à l’interdiction du religieux», expliquait récemment dans les colonnes de Zaman Francel’historienne et spécialiste de la laïcité, Valentine Zuber.

Le voile, triptyque d’un pandémonium islamique

Depuis le 11 septembre 2001, ce courant radical et son idéologie éradicatrice du fait religieux et de l’islam particulièrement, semblent s’être réactivés. Cette posture idéologique théorisée dans un rapport d’État de l’ancien chiraquien et éphémère ministre de l’Intérieur François Baroin établissait qu’il existait une contradiction entre les droits de l’homme et la laïcité et qu’il fallait faire le choix total de la seconde contre les premiers.

Comprenez : que des femmes, musulmanes, avaient fait le libre choix de porter leur voile pour exprimer leur religiosité et leur piété. Qu’il s’agissait donc de l’expression d’une liberté publique défendue par la loi. Et qu’il fallait donc, pour les tenants de cette thèse radicale, investir le double champ rhétorique de la contrainte s’ils voulaient «préserver» l’idéologie laïciste française : en diffusant, premièrement, un discours médiatique établissant que le port du voile était le résultat d’une contrainte masculine exercée sur les femmes, de «grands frères» soucieux de surveiller le corps des femmes et leur sexualité.

Mais ce discours s’inscrivant en faux avec le réel et l’ensemble des études sociologiques et empiriques consacrées à ce sujet dans le monde universitaire, on a pu voir très rapidement lui être substitué le terme d’aliénation, les femmes voilées étant présentées comme des êtres aliénés ayant intégré leur supposée infériorisation.

L’ancien ministre socialiste Henri Emmanuelli relayait ce type de propos tout comme les militantes de l’organisation Ni Putes Ni Soumises qui ont joui dans les années 2000 de très nombreuses tribunes médiatiques accréditant cette double, voire triple thèse si l’on y ajoute l’agenda caché d’une islamisation politique de la France que ces femmes porteraient à travers le symbole de leur voile.

Fadela Amara (au centre), l’ancienne présidente de Ni Putes Ni Soumises. 

L’obtention de nouvelles lois destinées à éradiquer le port du voile dans la sphère publique comme celle du 15 mars 2004 à l’école ou celle contre le niqab, ont constitué des victoires politiques tangibles de ce courant laïciste.

L’ouverture de débats publics sur l’interdiction du voile à l’université ou sur le plan professionnel pour les nounous et toutes les femmes travaillant à domicile dans la garde d’enfants, accompagnés de propositions de lois destinées à consacrer cette interdiction, émanant soit de socialistes soit de radicaux de gauche, a émaillé cette lutte idéologique totale menée contre le voile et la visibilité de islam en France.

La responsabilité morale de la gauche française

Alimentée par la littérature de Caroline Fourest, les sorties médiatiques d’Élisabeth Badinter, de Mohamed Sifaoui, Fadela Amara, Siheme Habchi, Philippe Val, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Malek Boutih et bien d’autres figures de la vie médiatique française, qu’ils soient éditorialistes, hommes ou femmes politiques, intellectuels, journalistes ou écrivains, cette présentation du voile comme le triptyque (contrainte, aliénation, islamisation) d’un pandémonium islamique s’est solidement ancrée dans le paysage médiatique français ces quinze dernières années.

Caroline Fourest. 

Cet ancrage a donc permis et rendu possible, sur le double plan idéologique et psychologique, le passage à l’étape symbolique de la criminalisation de masse induite par la caricature de Plantu qui établit de ce point de vue une continuité logique avec la caricature de Charlie Hebdo sur le Prophète affublé d’une bombe.

Mohamed Sifaoui. 

La reprise par le Premier ministre Valls de l’expression d’islamofascisme pour désigner le terrorisme, terme créé et usité dans les milieux néo-cons américains, tout comme la négation et le refus d’employer le terme d’islamophobie, reflète cette ligne hostile et réfractaire à toute déclaration ou action perçue dans le prisme déformant de cette vision idéologique comme un rapprochement ou un compromis avec l’islam.

L’islamophobie, un «racisme institutionnalisé»

Les multiples rapports annuels sur l’islamophobie en France publiés par leCollectif contre l’islamophobie en France ont mis très trôt en avant la dimension systémique et structurelle du racisme anti-musulman au sein d’un certain nombre d’institutions d’Etat (mairies, préfectures, écoles, etc).

Crédit : CCIF. 

Cette tendance d’un «racisme institutionnalisé» était toujours observable en 2015. «Plus précisément, 64 % des discriminations recensées par le CCIF sont de la responsabilité des institutions françaises. Ce résultat met en lumière l’absence de reconnaissance officielle du phénomène islamophobe. Sans véritable engagement en ce sens, c’est un permis de discriminer qui est implicitement accordé aux représentants des institutions», écrit l’association dans son rapport annuel de 2015.

Crédit : CCIF. 

Les propos de la ministre Laurence Rossignol et cette caricature de Plantu, outrageusement violents et qui tombent sous le coup de la loi, ne sont donc que les dernières manifestations de cette dérive islamophobe.

La gauche française qui porte une énorme responsabilité morale et politique dans son émergence, n’est plus seule dans le paysage politique.

Le Front national de Marine le Pen (propos sur les prières de rues comparées à l’Occupation, stigmatisation générale de l’islam, sorties médiatiques sur le halal), et dans son sillage Les Républicains (déclarations passées de Claude Guéant sur la supériorité de certaines civilisations sur d’autres, sur l’islam et son nombre de fidèles qui posent problème ; propos de Laurent Wauquiez sur le porc à l’école, le communautarisme, etc.), ont largement exploité ce filon de l’islamophobie électoraliste.

 

 

 

Cette lente dérive, qui a pris un tour d’accélération après les attentats, pourrait malheureusement s’intensifier à quelques mois des présidentielles françaises et les propos de Rossignol, annoncer le prochain bal de l’islamophobie.

ZAMAN

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