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Affaire Benzema/Deschamps : La France «Black-Blanc-Beur», une expression du siècle dernier ?

Affaire Benzema/Deschamps : La France «Black-Blanc-Beur», une expression du siècle dernier ?

Affaire Benzema/Deschamps : La France «Black-Blanc-Beur», une expression du siècle dernier ?
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La polémique enfle depuis que le joueur Karim Benzema a déclaré que le sélectionneur des Bleus, Didier Deschamps ne l'a pas sélectionné pour l'Euro 2016, car il aurait cédé "à la pression d'une partie raciste de la France".

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Deschamps est-il raciste comme dit Cantona ? La France «Black-Blanc-Beur», une expression du siècle dernier ?

La polémique enfle depuis que le joueur Karim Benzema a déclaré que le sélectionneur des Bleus, Didier Deschamps ne l’a pas sélectionné pour l’Euro 2016, car il aurait cédé “à la pression d’une partie raciste de la France”.

«Zidane président». Il y a 18 ans, ces deux mots s’illuminaient sur le fronton de l’Arc de triomphe à Paris.

Un triomphe de «Zizou» (Zinedine Zidane) mais aussi de Laurent Blanc, Marcel Dessailly, Youri Djorkaeff, et d’autres encore, en finale de la Coupe du Monde 98, face au Brésil (3-0).
C’est la France du «Black-Blanc-Beur», glosaient les journaux de l’époque.

Très vite, «Zizou», dont le nom «à consonance étrangère» ne dérangeait que Jean Marie le Pen (et encore !), devient la personnalité préférée des Français, selon le classement semestriel établi par les médias de l’Hexagone.

Une seule et même France, dont les milliers d’enfants défilaient sur les Champs Elysées, ce soir du 12 juillet 1998, brandissant des drapeaux aux couleurs du pays de Marianne, mais aussi aux couleurs de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie, d’un Maghreb «uni» derrière la France.

Aujourd’hui, cette image appartient déjà au siècle dernier. Juin 2016, à quelques jours du coup d’envoi de l’Euro, le football français est dans la tourmente.

En donnant une interview explosive, mercredi 1er juin, au journal sportif espagnol Marca, le footballeur français Karim Benzema, a «divisé» la France, diront certains, se mettant à dos des politiques et dirigeants sportifs, mais gagnant aussi le soutien d’humoristes, de footballeurs et de fervents supporters sur les réseaux sociaux.

Benzema qui est actuellement mis en examen pour “complicité de tentative de chantage” sur son coéquipier des Bleus Mathieu Valbuena et “participation à une association de malfaiteurs”, des infractions passibles de cinq ans d’emprisonnement, continue de faire parler de lui.

Pour justifier sa non-sélection à l’Euro, Benzema (par ailleurs joueur du Real Madrid, récent gagnant de la Ligue des champions), déclarait que Didier Deschamps, ancien international et actuel sélectionneur des «Bleus», «n’était pas raciste mais qu’il avait tout simplement cédé sous la pression d’une partie raciste de la France».

Cette dénonciation, véritable bombe médiatique, faisait écho aux déclarations de l’ancien enfant terrible du football français, aux 45 sélections, Eric Cantona.

Dans une interview accordée le 26 mai dernier au quotidien britannique «The Guardian», l’ancien sociétaire de Manchester United, Cantona, aujourd’hui comédien, avait, en effet, laissé entendre que Deschamps n’avait pas sélectionné les attaquants Karim Benzema et Hatem Ben Arfa (OGC Nice), en raison de leurs origines, respectivement algérienne et tunisienne.

«Benzema est un grand joueur, Ben Arfa est un grand joueur. Mais Deschamps, il a un nom très français. Peut-être qu’il est le seul en France à avoir un nom vraiment français. Personne dans sa famille n’est mélangé avec quelqu’un, vous savez. Comme les Mormons en Amérique», avait alors déclaré Cantona.

Qualifiant Deschamps de «Marionnette», Cantonna avait dit ne pas être surpris que ce dernier «ait utilisé la situation de Benzema pour ne pas le prendre» (en référence à l’affaire Valbuena)».

«Surtout après que [Manuel] Valls [Premier ministre] a dit qu’il ne devrait pas jouer pour la France», avait-il encore dit.

«Une chose est sûre, Benzema et Ben Arfa sont deux des meilleurs joueurs français et ne seront pas à l’Euro. Le débat est donc ouvert», a-t-il insisté.

Tandis que l’avocat de Didier Deschamps a annoncé que le sélectionneur français va porter plainte pour «faire sanctionner les propos calomnieux et diffamatoires» de Cantona, «King Eric» a, quant à lui, signé et persisté en affichant de nouveau son soutien à Benzema et tacler par la même le coach des «Bleus».

Dans les colonnes du Journal du Dimanche (JDD), l’ancien attaquant des Bleus, s’est expliqué : «Dans cette période de trouble et de division, j’aurais aimé que toute la France telle que je l’aime et la rêve soit représentée dans cette équipe de France. Pour moi, le football est un formidable vecteur d’intégration et doit servir à unifier et à fédérer» a-t-il déclaré.

Et d’ajouter : «Tout d’abord, je pense que sportivement c’est une erreur et qu’ensuite, ce championnat d’Europe, qui plus est, se déroule en France, est une fête, donc une opportunité extraordinaire pour envoyer un message clair aux extrémistes quels qu’ils soient».

Commentant lui aussi la polémique, le comédien Jamel Debbouze, d’origine marocaine, a regretté aujourd’hui «n’avoir aucun de nos [NDLR, les Beurs] représentants en équipe de France».

«Benzema est l’un des meilleurs attaquants du monde. Ben Arfa, lui, est le meilleur joueur français de la saison en Ligue 1, c’est incontestable, tout le monde l’a vu», a-t-il ajouté, estimant que « Benzema, et par extension Hatem Ben Arfa, payent la situation sociale de la France d’aujourd’hui ».

Des propos qui ont aussitôt été taxés de «communautarisme» par Brice Hortefeux, l’ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement de droite sous le mandat de Nicolas Sarkozy.

«L’équipe de France doit être constituée des meilleurs, donc le communautarisme, ce n’est pas notre projet de société. Le communautarisme, c’est l’inverse de ce que nous pensons utile à notre société», a-t-il déclaré au micro d’Europe 1.

Se joignant au concert d’indignation, le président du club de rugby de Toulon, Mourad Boudjellal a, pour sa part, jugé très dangereux les propos de Benzema.

«Je crois que Benzema a, sous la déception, tenu des propos qui sont dangereux par les temps qui courent. Je crois qu’il n’a pas mesuré la dangerosité de ses propos parce que s’il souhaite devenir un fonds de commerce des recruteurs de Daech, il ne fallait pas s’y prendre autrement», a regretté le président du club de rugby de Toulon qui s’exprimait sur RTL.

«Ça devient un excellent exemple pour certains recruteurs (de Daech), de dire aux jeunes de cités en manque d’idéal ‘bah regarde, même si tu deviens le meilleur dans ton sport, comme au football, regarde Benzema, tu es rejeté, tu es raciste, on ne te prend pas en équipe de France’. C’est vraiment un appel à dire “révoltez-vous contre ce pays», a-t-il encore jugé.

L’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, a également fait une sortie politique sur la question, mercredi soir, sur RTL.
«Je trouve tout ça désolant pour le sport, pour la fête qu’est l’Euro, pour le football qui est ainsi politisé», a-t-il dit en marge d’un déplacement à Nice, où il assistait au congrès du Parti populaire européen.

«C’est le résultat d’un communautarisme militant, encouragé par ce gouvernement depuis quatre ans. (…) Le gouvernement et notamment François Hollande, a joué avec les communautarismes, a monté les Français les uns contre les autres» a-t-il encore dit, déplorant au passage les déclarations insensées de Karim Benzema, de Jamel Debbouze et de «ce pauvre monsieur Cantona».

Karim Benzema qui a préféré ne pas s’exprimer sur ces indignations, narguant ses détracteurs, en se contentant de poster, sur le réseau Instagram, une photo où on le voit surfer sur le net, sur son ordinateur, avec pour légende « La force tranquille ».

Une force qui ne fera pas partie des 23 joueurs retenus par Deschamps, qui, lui aussi, s’est emmuré dans un silence, plutôt synonyme de «malaise».

Un malaise qui transcende le simple fait sportif, fondé, théoriquement, sur des schémas tactiques et des choix techniques, pour englober une dimension sociale et hautement politique. AA/Tunis/Esma Ben Said

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