Samedi 29 août 2009
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Un enfant dit sorcier, enchaîné dans un « centre d'accueil » de Masina à Kinshasa
En rupture radicale tant avec le modèle traditionnel congolais de sorcellerie lignagère qu'avec les
fondements d'un Etat de droit devant assurer la protection de l'enfance, le phénomène "enfants dits sorciers" est l'une des variantes les plus complexes et pernicieuses de la problématique de
l'enfance en difficulté en RDC. Car il ne s'inscrit pas seulement, comme pour les enfants soldats, dans une logique conjoncturelle de conflit mais s'enracine plus profondément dans la
déstructuration du champ familial et des principes qui le régissent.
Une campagne de sensibilisation récemment lancée par le ministère congolais des Affaires sociales et appuyée par des bailleurs de fonds, semble témoigner d'une prise de conscience de l'urgence de
mieux comprendre et améliorer le sort des prétendus "petits jeteurs de sorts".
C'était au cours d'un séminaire à Kinshasa en décembre 2002. Devant des journalistes, des responsables d'églises de réveil, des travailleurs sociaux, un membre éminent de l'église catholique
congolaise tentait d'analyser les causes profondes du phénomène d'enfants dit sorciers :
rupture par rapport au modèle traditionnel de sorcellerie qui valorise l'enfant, pauvreté, polygamie, déresponsabilisation individuelle et institutionnelle, effritement de la solidarité
familiale, avant de conclure : « bien sur, il existe également de vrais enfants sorciers, mais il sont extrêmement peu nombreux ».
Cette position ambiguë d'un membre de l'église catholique congolaise illustre la complexité du phénomène et les écueils à éviter pour y apporter des réponses adaptées. Car même si certains
estiment que « la chasse aux sorcières a cessé en Angleterre lorsque les intellectuels ont cessé d'y croire », la résolution du problème des enfants dits sorciers en RDC semble à mille lieux d'un
débat aussi facile que stérile sur le bien-fondé ou non de la notion de sorcellerie, si tant est que chacun puisse se retrouver autour de sa définition. Le débat se situe ailleurs.
Un phénomène nouveau par son ampleur, pas par sa nature
Le phénomène de la sorcellerie enfantine en RDC est avant tout frappant par son ampleur, pas par sa nature. On le retrouve par exemple au Cameroun au début des années 1970, chez les « Mwaka » du
sud-est du pays, ou en Afrique de l'ouest, comme au Bénin, mais à une échelle bien moindre.
Ils sont en effet des milliers, à Kinshasa, Mbuji-Mayi, Kisangani, Lubumbashi, Bukavu accusés d'être à l'origine de malheurs, d'accidents, de désagréments survenus dans leur famille ou même leur
quartier et à se retrouver, dans le meilleur des cas rejetés dans la rue, battus, torturés ou tués dans le pire des scénarios.
On leur reproche souvent la même chose : ces petits enfants du monde visible peuvent se métamorphoser dans l'autre monde, le monde invisible, effectuant des visites nocturnes, « mangeant la chair
et buvant le sang » de leurs « proies », qu'il s'agisse de leur petit frère qui vient de mourir ou d'un voisin gravement malade. « Ils l'avouent d'ailleurs volontiers », reconnaissent des
psychologues, qui précisent que ces enfants, pour beaucoup dans une situation familiale vulnérable (orphelins de parents décédés du SIDA, enfants issus de membres éloignés de la « famille »)
sont déjà traumatisés par les pressions qu'ils endurent au sein de leur famille, et sont à un stade de développement psychologique favorable aux affabulations en public interprétées par leurs
accusateurs comme un aveu.
Pour Filip de Boek, professeur en anthropologie à l'université de Leuven, en Belgique et qui a effectué plusieurs études dans des villes de RDC, l'ampleur de ce phénomène complexe est lié à
plusieurs éléments d'une mutation sociale, qui inclut notamment le conflit entre les générations et la volonté d'accéder à la « modernité ».
Selon lui, en effet, l'enfant en RDC n'est pas seulement une victime, il serait également un « acteur social » occupant une place de plus en plus centrale dans la sphère publique, qu'il soit
Kadogo (enfant-soldat) détenteur de la force ou lorsqu'il trouve un diamant et accède à une vie moderne dont ses aînés sont exclus. « Ce pouvoir tout neuf (.) a aussi, inévitablement, provoqué
l'émergence d'accusations de sorcellerie entre les générations » , estime-t-il, à tel point que l'on parle de sorcellerie « diamantaire ». Plus généralement, toujours pour l'anthropologue, « il
semble que ce statut social central des enfants (.) se soit clairement cristallisé surtout autour de la figure du sorcier, qui est elle-même l'incarnation d'un imaginaire culturel de crise ».
Eglises de réveil : premiers accusés, vrai/faux remède ?
La diffusion à Kinshasa des feuilletons télévisés du Nigeria et du Ghana, très axés sur la notion d' « enfants esprits » n'est certes pas favorable mais ce sont surtout les églises de réveil
(souvent liées au pentecôtisme ou d'autres cultes « fondamentalistes ») et leurs pasteurs souvent mercantiles qui contribuent grandement à produire cette figure d'enfants sorciers et à les
désigner. Une fois les enfants dits sorciers « identifiés », ils subissent une période de réclusion, au cours de laquelle on les fait jeûner ou on leur administre des laxatifs et des vomitifs
pour les « nettoyer de la viande qu'ils ont mangée ». Des pratiques décriées comme traumatisantes voire inhumaines par les associations et organismes peu enclins à les justifier par la prise en
compte des implications culturelles de la sorcellerie. Des cas de décès consécutifs à ces pratiques ont en effet déjà été constatés, et parfois punis.
Le ministère des Affaires sociales vient d'ailleurs d'interdire l'hébergement de ces enfants par les églises de réveil, en dépêchant des enquêteurs sur place pour vérifier l'application de cette
interdiction.
Tout le monde n'est cependant pas d'accord. Pour un psychiatre kinois, qui étudie le phénomène, la désignation de l'enfant sorcier s'est faite au niveau de la famille, pas de l'église qui ne fait
que la confirmer. Au contraire, affirme-t-il, « il faut travailler avec ces églises, il faut les encadrer, car elles constituent la solution en fournissant un espace social,
par le biais notamment des séances de délivrance, qui apporte une solution locale en permettant de réintégrer l'enfant et lui épargner ainsi bien des souffrances ». Pour le directeur d'une
association à Kinshasa, en revanche, « ces églises réintègrent à 20% et détruisent à 80%, et la réintégration obtenue est souvent bien fragile, après tous les soupçons qui ont pesé sur l'enfant
et sa situation familiale toujours marginalisée qui le feront toujours percevoir comme une bouche supplémentaire à nourrir ».
Les médias nationaux, quant à eux, ont souvent relaté les assassinats d'enfants dit sorciers comme de simples fait divers, occultant dangereusement la portée sociale du phénomène et privilégiant
le sensationnalisme. Dans certains articles, la notion d'enfants dits sorciers est même abandonnée pour celle d'enfant sorciers à la fin de l'article,
le journaliste ayant tout simplement pris son parti en reconnaissant implicitement la véracité de l'accusation qui pesait sur l'enfant assassiné.
Quelles solutions ?
A Kinshasa, environ seulement une dizaine d'organisations, agréées par le gouvernement, accueillent des enfants de la rue accusés de sorcellerie. Parallèlement, plusieurs centres « religieux »
informels comblent le vide, comme dans le quartier Masina-abattoir, où des enfants logent dans des conditions matérielles déplorables, en compagnie parfois de malades psychiatriques, enchaînés
plus ou moins symboliquement à des bloc moteurs.
Le ministère congolais des Affaires sociales, appuyé par des bailleurs tels que UNICEF, USAID ou des organisations comme « Save the children » ont lancé une campagne de sensibilisation à Kinshasa
le 10 octobre dernier,
qui s'est poursuivie deux semaines plus tard à Mbuji-Mayi auprès des parents mais aussi des pasteurs de ces églises : pour que les parents ne dirigent plus systématiquement les enfants vers les
églises et que les églises ne s'approprient plus le « traitement » de ces enfants. Autre objectif : que ces deux acteurs-clé du problème répondent également devant la justice de tout mauvais
traitement commis à l'égard d'un enfant.
A Kisangani, dans un registre bien différent, le père Giovanni nourrit et assure la scolarisation d'environ 90 enfants de rues, dont beaucoup sont des enfants qui ont été accusés de sorcellerie.
Le week-end, ils se rendent dans des familles d'accueil. « Personne ne leur parle de sorciers, surtout pas nous, ils se détraumatisent et oublient qu'ils sont sorciers ou sont considérés comme
tels, nous essayons d'éviter le psychologisme », explique l'un de ses collaborateurs.
Une position proche du programme de l'UNICEF qui, délibérément, ne catégorise pas les « enfants dits sorciers » mais les englobe dans ses programmes destinés aux « enfants de rues » . Le Centre
d'Intervention Psychosociale (CIP) a, pour sa part, mené une étude chiffrée sur le phénomène dans la ville boyomaise.
Au cours de ce même séminaire de décembre dernier à Kinshasa, des remèdes ont été proposés, reflet d'un choix très clair concernant la prise en compte des implications culturelles de la
sorcellerie et la nécessité de traiter le problème dans sa spécificité ou de l'inclure dans la problématique plus générale des enfants de rues : nécessité de légiférer pour la protection de ces
enfants, lancer une campagne d'affichage qui valoriserait ceux qui ne croient pas aux enfants dits sorciers, interdiction formelle aux pasteurs des églises de se servir des enfants dits sorciers
à des fins d'évangélisation, sensibiliser les médias et toutes les instances de régulation : cellule familiale, écoles, églises, associations.
« L'Afrique (.) ne diffère pas d'autres parties du globe où le lien, explicite ou implicite entre enfants et sorcellerie (qu'il s'agisse de maltraitance, prostitution, sacrifices sataniques,
pédophilie, trafic d'organes ou escadrons de la mort traquant les gosses de la rue) exprime de manière analogue un sentiment de crise et de mutation sociale », estime Philip de Boeck.
L'amélioration du sort des enfants accusés de sorcellerie ne doit pas seulement dépendre de la remise sur pied, certes prometteuse mais pour l'instant balbutiante, du système judiciaire
congolais. Elle demande une approche intégrée, et des moyens suffisants, qui protègent dès à présent les victimes et permettent d'étudier véritablement le phénomène pour mieux l'enrayer.
Dossier traité par BONGOS Roger
Paris, le 19 avril 2009
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