C’est ce qui vient d’arriver avec une lettre de Walter Zinzen (retraité de la VRT) à Colette Braeckman (du « Soir »),
rendue publique dans la presse flamande comme « opiniestuk », autrement dit ce qui s’appelle, dans le journal auquel collabore Mme Braeckman, une « carte blanche ». Et cette
lettre se résume à une question « Où est passé ton esprit critique ? ».
Une grande partie de la lettre consiste en une énumération de faits bien connus que Braeckman, d’après Zinzen, passe sous silence, minimise ou excuse pour la seule raison que
Joseph Kabila « a été élu démocratiquement » et que « certaines choses iraient mieux au Congo ». Confraternellement, et même amicalement, Walter y rappelle à Colette
quelques événements de leur passé professionnel commun, où son attitude a été assez différente. Il s’agissait alors du régime Mobutu.
Pour des raisons inconnues, il omet toutefois de mentionner un acteur essentiel qui joua un rôle non négligeable dans leurs carrières à l’époque : le « Comité
Zaïre ».
Ce comité s’était constitué, dans les années’70, à partir d’anciens coopérants qui avaient été frappés, au cours de leur séjour professionnel au Congo, par la différence
énorme qu’il y avait entre les réalités du régime Mobutu et ce qu’en disait alors la presse belge… quand elle daignait en parler. On pourrait résumer ce que celle-ci en disait en le décrivant
come un large silence, émaillé de quelques articles mobutistes, œuvre de William Ugeux ou de Jean Kestergat. Le Comité Zaïre considéra comme son principal objectif de mettre fin à cette
conspiration du silence et du mensonge. Le CZ comprenait une douzaine de personnes, dont certaines préféraient travailler incognito. N’apparurent donc grand jour que trois porte-parole désignés
par le collectif : Paul Janssens, Philippe Borel et… moi-même.
Il va de soi que comme nous voulions agir avant tout par et sur s’information, et même si nous adressions nos communiqués à l’ensemble de la presse, nous ne demandions pas
mieux que de rencontrer à l’intérieur des médias des journalistes prêts à tendre l’oreille à une information alternative par rapport à la pâtée habituelle qui leur était fournie. Au fond, nous
nous trouvions un peu dans la position de colporteurs arpentant les couloirs des centres de presse en craint « Qui veut un scoop alternatif ? ». Nous n’avions, on s’en doute,
pas des masses de clients !
Parmi ceux qui étaient preneurs figuraient, à la BRT, Walter Zinzen et Guy Poppe et, dans la presse papier francophone, Colette Braeckman et Marie-France Cros. Ces deux
dernières étaient alors de jeunes journalistes, respectivement au « Soir » et à « La Libre Belgique », qui devaient profite des vacances, grippes ou empêchements d’Ugeux et
Kestergat pour parvenir à glisser un « papier » sur l’Afrique. Heureusement, comme la presse belge a coutume de charger un seul journaliste des affaires de tout un continent, il
arriva quand même assez fréquemment que des nouvelles concernant le Congo arrivassent au moment où le « titulaire mobutiste » couvrait un autre événement, ailleurs en
Afrique !
Les rédactions, et le public, ne tardèrent pas à remarquer que les informations fournies par ces journalistes étaient plus crédibles, mieux documentées et plus approfondies
que celles des « vieux spécialistes » et leur carrière en bénéficia. Pour une fois que le succès professionnel récompensa le mérite et un certain courage, le fait mérite d’être
signalé.
En 1982, on pouvait considérer que la conspiration « du silence émaillé de mensonges » à laquelle nous nous étions attaqués, avait été brisée. Il était désormais
possible, pour les personnes qui le désiraient vraiment, de trouver dans les médias belges des informations réalistes sur ce qui se passait sous Mobutu. Le CZ avait atteint son objectif et n’en
avait pas de rechange. Il se considéra donc comme dissout.
Du point de vue des médias, cela signifia la disparition d’une source d’information. Il va sans dire qu’une équipe d’une douzaine de personnes ayant une connaissance réelle
du Congo, disposant de contacts sur place, en parlant les principales langues et non soumis à des règles déontologiques comme le sont les journaliste pour qui elles sont une protection, mais
aussi une entrave, avait une efficacité bien supérieure à celle de n’importe quel journaliste isolé, chargé de la « mission impossible » de couvrir un continent entier à lui tout
seul. Notre disparition n’était que partiellement compensée par le fait que, à côté d’informations ponctuelles, nous avions aussi sorti, sur le régime zaïrois, un certain nombre de publications
ou d’ouvrages plus généraux qui pouvaient aider à s’orienter.
Il reste la question de Walter Zinzen. « Où est passé dans tout cela l’esprit critique, quand il s’agit de ton ‘Kabila adoré’ ? ».
Et je ne puis que faire en esprit un parallèle. Au cours de la conférence de presse organisée pou dénoncer les massacres commis à Katakelayi et à Luamwela, tout le monde a pu
voir un attaché d’ambassade apporter à W. Ugeux son visa pour se rendre à Kinshasa, afin sans doute que le Guide du Zaïre lui dicte ce qu’il devait penser de la conférence à laquelle il
assistait. Cela lui parut si important qu’il partit sans retard, n’écoutant même pas ceux qu’il allait critiquer.
Ne doit-on pas voir quelque chose du même genre dans la limousine présidentielle qui, à ce qu’on dit, attendrait Mme Braeckman à l’aéroport de Ndjili ?
Le contexte congolais étant ce qu’il est, les prises de position de ce genre font aussitôt courir des bruits au sujet d’enveloppes et de gros sous. C’est assez logique de la
part des Congolais. Ils ne sont pas pour rien issus du pays du « coupage » !
Il ne faut pas nécessairement recourir à ce genre d’hypothèses sordides. Il faut même aller plus loin : si un journaliste, qu’il s’appelle Braeckman ou Tartempion, avait
l’occasion de parler avec Kabila, ou avec un autre acteur important du théâtre politique congolais, et ratait cette occasion, il commettrait une faute professionnelle. Les problèmes commencent
quand pour avoir ce genre d’entrevue, on accepte de ne rendre audible, dans ce qu’on écrit, qu’un seul son de cloche. Et c’est bien sûr plus grave, quand ce son est celui du
pouvoir.
Mais, il faut bien l’admettre, avoir accès de cette manière à une source privilégiée est un privilège que l’on est bien tenté de défendre par quelques concessions…
Une autre hypothèse est possible. Les Américains appellent la presse « le 4° pouvoir ». Le pouvoir a ses ivresses et l’on peut être tenté, parfois, non de relater
l’actualité, mais de la faire. Et le vin des « faiseurs de rois » est particulièrement capiteux. Doit-on penser que derrière la question de Walter Zinzen, il y a la supposition que
c’est dans ce genre d’ivresse que Colette Braeckman aurait perdu son esprit critique ?
© Guy De Boeck, le samedi 20 mars 2010
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