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Europe : Réflexions sur la question grecque

Europe : Réflexions sur la question grecque

Une femme brandit un drapeau grec au cours d’un rassemblement face au Parlement à Athènes le mercredi 1er mai. Selon les autorités grecques, les manifestations anti-austérité de la fête du Travail ont rassemblé quelque 13.000 personnes à Athènes et Thessalonique.


En 2015, avec le conflit entre la Troïka et la Grèce, l’Europe, médusée, a découvert la brutalité des politiques d’ajustement structurel. Évidemment, cela fait quarante ans que ces politiques odieuses sont appliquées en Afrique et en Amérique latine. Quarante ans qu’elles sont dénoncées en vain par les peuples du Sud. Mais là, c’est l’Europe qui est touchée. On traite un État européen comme s’il s’agissait d’« Africains de base » ou de « vulgaires Latinos ». Quel scandale ! Le CRAN constate une fois de plus une forme d’indignation sélective, et estime que si les peuples du Nord s’étaient mobilisés depuis quarante ans, ils auraient pu non seulement soutenir les peuples du Sud, mais aussi fourbir et préparer les armes qui les auraient rendus plus aptes à affronter les adversaires qui les menacent aujourd’hui.

Car, à l’évidence, la Grèce est en train de subir le traitement néo-colonial appliqué depuis les indépendances africaines à de nombreuses anciennes colonies. Les biens nationaux (aéroports, autoroutes, patrimoine immobilier, etc.) sont dépecés et vendus à la découpe. De manière plus brutale encore, des îles entières sont tout simplement mises à l’encan, procédé tout à fait semblable aux accaparements de terres de plus en plus fréquents dans les pays d’Afrique. Aujourd’hui, on n’a plus besoin d’armées pour s’emparer d’un pays, les banques sont l’arme suffisante pour prendre le pouvoir. Et ce sont ces mêmes banques, dont les pratiques ont mené à la crise mondiale, qui ont été sauvées par l’argent du peuple, et qui aujourd’hui affament les peuples.

Autre parallélisme entre la situation de la Grèce et celle des anciennes colonies, l’absence de souveraineté monétaire. Les pays de la zone CFA sont tributaires d’une monnaie frappée en Europe, dont ils ne contrôlent rien. C’est également le cas pour tous les pays de la zone Euro. Or si le dispositif est avantageux pour l’Allemagne, il est éminemment désavantageux pour un pays comme la Grèce. Dans ces conditions, le peuple grec se trouve à la fois privé de souveraineté monétaire, donc économique, mais aussi de souveraineté politique, puisque son expression populaire (lors des législatives de janvier, puis lors du référendum de juillet) a été par deux fois piétinée. Dans ces conditions, les partis d’extrême droite et les mouvements xénophobes ont devant eux un boulevard, et prennent comme boucs émissaires les minorités ethniques, évidemment persécutées, situation qui ne peut laisser le CRAN indifférent.

Pour autant, le CRAN n’est pas hostile à l’idée qu’il faille payer ses dettes. Au contraire. Encore faut-il que celui qui les exige ait lui-même réglé ses propres dettes à l’égard de celui à qui il les demande. Or, en l’occurrence, force est de constater que l’Allemagne, principal créancier de la Grèce, est aussi son principal débiteur. En effet, lorsque les Nazis occupèrent le pays, ils le soumirent à un emprunt forcé, ils emportèrent les réserves d’or et pillèrent le territoire d’une manière absolue. Et comme l’expliquait Soren Seelow, journaliste du Monde, dans un excellent article publié en 2012, l’Allemagne qui devait payer des réparations après la Première Guerre mondiale, déjà, « a fait trois fois défaut au cours du XXe siècle : dans les années 1930, en 1953 et en 1990 »*.

Pour le dire autrement, l’Allemagne est le pays qui a presque toujours refusé de payer ses dettes tout en exigeant des autres qu’ils respectent leurs échéances, comme l’expliquait récemment Thomas PIKETTY. Dans ces conditions, s’il convient que la Grèce rembourse ses dettes, il reste tout aussi constant que l’Allemagne est redevable à la Grèce, depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette dette allemande, plus d’une fois évoquée par l’eurodéputé Daniel Cohn-Bendit, peu suspect de germanophobie primaire, a été évaluée par l’ancien secrétaire d’Etat aux finances hellènes, Philippos  Sahinidis, qui a cité le chiffre de 162 milliards d’euros, à comparer au montant de la dette grecque qui s’élevait à 350 milliards d’euros fin 2011.

Le CRAN rappelle que les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, que l’Allemagne n’a que peu réparé le crime qu’elle a commis, et qu’elle est donc bien mal placée pour réclamer des dettes à la Grèce qu’elle a autrefois saignée en toute impunité. Le CRAN rappelle que ce qui est vrai des crimes contre l’humanité liés à la Seconde Guerre Mondiale l’est tout autant des crimes de l’époque coloniale, qu’il s’agisse de l’esclavage aux Antilles, en Guyane ou à la Réunion, de la rançon imposée au peuple haïtien, ou du travail forcé pratiqué en masse en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale jusqu’en 1946, et même au-delà.

Dans ces conditions, le CRAN ne peut qu’exprimer sa solidarité avec le peuple grec endolori, et condamner les Etats comme l’Allemagne, mais aussi la France, qui refusent de régler leurs dettes, tout en exigeant d’autrui (qu’il s’agisse de la Grèce ou des pays africains) qu’il respecte leurs engagements.

Contact :

Guy Samuel Nyoumsi,

Vice-président du CRAN

*http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/02/17/l-allemagne-a-t-elle-une-dette-de-guerre-envers-la-grece_1644633_3214.html

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