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Le drame de la Françafrique-20 mai 1997 : Laurent-Désiré Kabila devient le maître de Kinshasa 

Le drame de la Françafrique-20 mai 1997 : Laurent-Désiré Kabila devient le maître de Kinshasa 

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Les faits – Avec la fin de la guerre froide, le maréchal Mobutu, à la tête du Zaïre depuis 32 ans, a perdu son utilité de rempart contre l’expansion communiste en Afrique. Washington a lâché cet ancien allié depuis longtemps, et Paris, qui a essayé de sauver sa tête, s’est résolue à son départ sous les coups de boutoirs de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL, rébellion politico-militaire), dirigée par Laurent-Désiré Kabila, dont les parrains sont le Rwanda et l’Ouganda. Partis de l’Est, les rebelles ont marché pendant huit mois et traversé plus de 2000 kilomètres. Ils sont entrés par petits groupes dans Kinshasa, le 17 mai à l’aube. A leur tête, James Kaberebe, un commandant rwandais. Les Forces armées zaïroises (FAR) de Mobutu, une troupe démotivée, ne se sont jamais vraiment battues et ses principaux chefs ont même négocié leur ralliement.

Ce mardi 20 mai, les journalistes ne savent plus à quel saint se vouer. Assurant la couverture de la transition en cours dans l’ex-Zaïre, ils sont à la merci des informations contradictoires que leur livrent les nouveaux maîtres de Kinshasa concernant l’arrivée imminente de leur chef, Laurent Désiré Kabila. Ce dernier se trouve encore dans son QG de Lubumbashi, à l’est du pays. Trois jours plus tôt, il s’est autoproclamé Président, a transformé l’AFDL en organe de gestion du pouvoir et rebaptisé le Zaïre « République démocratique du Congo ». Ses troupes ont conquis Kinshasa, il doit maintenant prendre possession de la capitale.

Finalement, les médias sont conviés à l’aéroport de N’Djili, en fin d’après midi. « Il existait une certaine tension, se souvient Jean-Jacques Arthur Malu-Malu, à l’époque correspondant de Reuters à Kinshasa, aujourd’hui consultant à Londres(*). Les coups de feu avait cessé mais les rebelles, dont les kadogo (« tout petit », en swahili, les enfants soldats), s’en prenaient aux jeunes filles qu’ils pouvaient fouetter en public si leur tenue vestimentaire ne respectait pas l’ordre moral. Il y avait aussi des soldats rwandais aux quatre coins de la ville. Cela choquait la population qui dénonçait cette présence étrangère. » On craignait que Kabila ne soit qu’un « proconsul » du Rwanda.

A 19 heures, l’avion de Kabila se pose sur le tarmac. Tailleur sombre et large sourire, le Mzee (« le vieux » ou encore « le sage » en swahili) sort le premier sur la passerelle, suivi de ses proches. Il a embarqué dans l’après-midi de son fief de Lubumbashi. Au pied de l’appareil, le service du protocole a limité au maximum les invités. Quelques proches, officiers et jeunes soldats qui ont pris la capitale, trois jours plus tôt, sont venus saluer le chef. Sur la route ramenant le cortège au centre-ville, quelques cris de joie des populations qui voient encore Kabila comme le « libérateur » du pays. Officiellement, le Mzee n’est pas revenu dans la capitale depuis le début des années 1960. Personnage qui cultive le secret, il est originaire du nord Katanga, a 57 ans, et appartient à l’ethnie Luba. Il a milité dans les mouvements de jeunesse lumumbiste et s’est illustré dans les rébellions qui ont déchiré le pays après l’indépendance. Ses modèles sont Nasser, Nkrumah, Mao ou encore Castro (Che Guevara est venu l’épauler en 1965). Il est tiers-mondiste, révolutionnaire et panafricain. Et aussi un affairiste avisé qui, depuis son maquis d’Ewabora dans le Sud Kivu, a organisé divers trafics.

On l’aperçoit souvent à Dar es-Salam ou Kampala, où il possède une villa dans chacune des deux villes. Il est proche du président ougandais, Yoweri Museveni, qu’il l’aurait présenté à son homologue rwandais, Paul Kagamé. Ils deviendront ses deux parrains et l’aideront dans sa conquête du pouvoir. Kabila sort de l’ombre en septembre 1996. Son bras armé sera l’AFDL, un mouvement politico-militaire qu’il fonde avec trois autres opposants-rebelles pour chasser Mobutu.

A son arrivée à Kinshasa, Kabila ne se montre pas. Un ancien des services assure qu’il a passé sa première nuit au Palais de marbre, une résidence officielle. Il s’installe ensuite dans une suite présidentielle de l’hôtel Intercontinental (Grand Hôtel) où se trouvent son quartier général et ses principaux conseillers. Plusieurs de ses compagnons ont emménagé dans les villas cossues des proches de Mobutu, qui ont fui à Brazzaville, sur l’autre rive du fleuve Congo. La nuit, Kabila sort discrètement pour contempler la ville. Pour lui, elle est le symbole de tous les excès et de la corruption, ravagée par plus de trois décennies de règne de Mobutu.

Dans la journée, il tient des réunions à l’Intercontinental. Il reçoit les cadres de la diaspora venus proposer leurs services, les hommes d’affaires comme Jean-Claude Masangu, alors patron de City Bank au Congo, à qui il confiera les rênes de la Banque centrale. Ses conseillers le briefent aussi sur la situation économique du pays. La Banque centrale est vide. Selon la légende, Mobutu n’a laissé qu’un billet de 50 francs français dans les coffres de cet établissement public, ultime pied de nez d’un dictateur déchu.

L’inflation atteint un record de 750 %. Les productions minières et agricoles sont en chute libre. Dans les ministères, nombre d’archives ont disparu ou ont été brûlées. Tout est à reconstruire. Ses hommes vont aussi débuter, à partir du 20 mai, le travail d’endoctrinement de la population en organisant des séminaires où l’on enseigne l’idéologie et l’histoire. Des comités populaires de quartier sont mis en place. Il faut aussi recomposer la hiérarchie militaire, un exercice délicat où il doit tenir compte de l’avis de ses parrains comme Paul Kagamé, et choisir ses ministres alors qu’Étienne Tshisekedi, patron de l’UDPS, fait monter les enchères et marcher ses militants pour s’opposer à cette prise de pouvoir. De son QG, Kabila téléphone beaucoup, reçoit les mobutistes qui l’ont rallié, les cadres de la diaspora qui espèrent un poste.

Le 22 mai, il nomme un gouvernement restreint de salut public dont certains membres appartiennent à la diaspora congolaise en Amérique comme Mwenze Kongolo. Le Mzee a consulté les Américains qu’ils l’ont aidé à prendre le pouvoir. Bill Richardson, ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU et envoyé personnel de Clinton, est passé fin avril à Kinshasa pour signifier à Mobutu que la partie était finie et qu’il devait laisser la place. Mobutu lui a répondu que les Français allaient le protéger…

Jusqu’à son dernier souffle, Jacques Foccart s’est en effet démené pour tenter de sauver le président zaïrois au nom du respect dû aux « amis de la France ». Mais la mort de l’ancien secrétaire général de l’Elysée pour les affaires africaines et malgaches, en mars 1997, va accélérer sa chute. Jacques Chirac et son fidèle lieutenant, Dominique de Villepin, ne se font plus d’illusion, après avoir voulu obtenir du Conseil de sécurité le déploiement d’une force internationale pour empêcher sa conquête du pouvoir.

Mobutu échoue finalement en exil chez le roi Hassan II au Maroc où il s’éteint le 7 septembre 1997. La veille de la chute de Kinshasa, Valery Giscard d’Estaing, l’ancien président français, dira : « Il y a vingt ans, c’est nous qui réglions ses problèmes. Actuellement, tout se passe sans nous, sans même l’évocation de l’Europe et de la France. » Finalement, le Mzee, après s’être émancipé de la tutelle rwandaise et avoir tourné le dos aux Américains, est assassiné en janvier 2001 par un enfant soldat devenu son garde du corps. Ce dernier est tué peu après, emportant le secret de ses commanditaires. Le fils de Laurent-Désiré, Joseph Kabila, le remplace. Il est toujours au pouvoir.

* Jean-Jacques Arthur Malu-Malu est l’auteur de Le Congo Kinshasa, Karthala, édition actualisée en 2014.

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http://www.lopinion.fr/11-aout-2015/20-mai-1997-laurent-desire-kabila-devient-maitre-kinshasa-1720-27019

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