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Mozambique : Mariages précoces, Sida ! Catarina, mariée à 15 ans

Mozambique : Mariages précoces, Sida ! Catarina, mariée à 15 ans

Par Adrien Barbier (contributeur Le Monde Afrique, Inhassune, Mozambique, envoyé spécial)

Catarina* est manifestement mécontente. « Il y a plein d’autres filles qui se sont mariées jeunes ici. Mais vous venez me voir moi », risque t-elle, le regard fuyant. Assise sur une natte, dans son village d’Inhassune, à quelques kilomètres de la mer, sur la côte sud du Mozambique, Catarina essuie quelques larmes. Sa fille d’un an se prélasse sur ses genoux et, tout en malice, joue avec son décolleté. Catarina a 17 ans. Elle est mariée depuis deux ans à un jeune homme qu’elle a rencontré au marché.

Elle se sent jugée, ne comprend pas pourquoi elle se trouve au centre de l’attention. Sa situation est presque banale : au Mozambique, près d’une fille sur deux est mariée avant d’avoir 18 ans. Et pour 14 % d’entre elles, avant même d’avoir 15 ans.

« Mes parents ne pouvaient plus s’occuper de moi », lâche-t-elle difficilement, par bribes entrecoupées de longs silences. Derrière elle, sa maison n’est pas encore achevée, mais au moins les murs sont en parpaings, contrairement aux autres habitations des environs. Avant de l’épouser, son mari a demandé la permission à ses parents. Pas de passage devant le maire, juste une fête, et le lobolo, une sorte de dot inversée : le marié offre quelques cadeaux et de l’argent à la famille de sa future épouse. Dans le cas de Catarina, 1 500 meticals (30 euros), une chèvre et quelques poulets.

Plus exposées au sida

Deux mois après le mariage, la famille de Catarina est pourtant venue la rechercher, affirmant qu’elle était trop jeune pour être femme au foyer. Le résultat d’une intervention des chefs communautaires, un signe que les campagnes de sensibilisation organisées dans le pays sur le mariage précoce commencent à faire effet.

Mais, lorsqu’ils se sont rendus compte qu’elle était enceinte, Catarina a insisté pour retourner chez son mari. « Je suis mieux ici. Mon mari peut s’occuper de moi et mes parents n’ont plus à le faire », murmure t-elle, en pianotant sur son portable. Elle aurait bien aimé qu’il soit là pour ne pas avoir à affronter seule les questions sur sa vie et son intimité. Et surtout, ne pas avoir à s’excuser de vouloir être, depuis ses 15 ans, femme au foyer.

« Le problème ici, c’est que le concept de l’enfant est différent. Dès qu’il montre les premiers signes physiques de puberté, l’enfant est considéré comme un adulte », explique Pascoa Ferrao, la directrice des services provinciaux d’action sociale, à Inhambane, le chef-lieu de la province du même nom. Les filles deviennent sexuellement actives dès le debut de l’adolescence et, dans certaines régions du Mozambique, les rites d’initiation les incitent à avoir leur premier rapport sexuel vers 12 ou 13 ans. Les grossesses adolescentes sont aussi démultipliées par le manque de connaissance et d’accès aux contraceptifs, alors même que certaines églises en distribuent.

Jeune fille de 15 et son bébé, à Inhambane, au Mozambique, le 20 novembre 2015.

Pour les parents, en plus d’être une solution à une grossesse de leur fille, le mariage précoce a souvent une motivation économique. « C’est une bouche de moins à nourrir », détaille la responsable.

D’après la coalition internationale de 500 ONG Filles, pas épouses, appuyée par l’UNICEF, les jeunes filles qui se marient et enfantent tôt sont plus exposées au sida, aux violences domestiques et à la malnutrition. Les grossesses peuvent aussi causer d’importantes complications médicales, car le corps de ces adolescentes n’est pas encore mature.

Par ailleurs, les filles ont tendance à abandonner l’école plus tôt, par honte ou par manque de temps. Au Mozambique, si 87 % des filles sont inscrites à l’école primaire, elles ne sont plus que 17% à fréquenter le collège.

Suivi par téléphone

Catarina, elle, ne compte pas retourner à l’école. « De toute façon, j’échouais tout le temps. Et cela ne ferait pas beaucoup de différence maintenant », conclut-elle. De fait, dans son village, les perspectives sont peu nombreuses, 80 % de la population au Mozambique vivant toujours de l’agriculture de subsistance.

Assise face à elle, Maria Namburete, l’assistante sociale des services provinciaux, tente de la conseiller. « On doit continuer à l’aider et lui montrer que l’école, c’est l’avenir pour elle et pour son enfant, pour qu’elle puisse mieux s’en occuper », analyse-t-elle après sa visite. Le suivi se fera par téléphone, car elles ne sont que quatorze assistances sociales pour toute la province d’Inhambane, dont la superficie représente deux fois la Belgique. Et lorsque aucune ONG ne peut la véhiculer pour visiter les familles, Maria se déplace en stop.

La défiance dont fait preuve Catarina montre qu’il n’est pas aisé de bousculer des traditions bien ancrées tel le mariage précoce, surtout lorsque celui-ci constitue encore la seule alternative à la pauvreté. Mais Pascoa Ferrao reste optimiste : « On constate moins de couples intergénérationnels, et les cas de viols sur mineurs sont désormais poursuivis. Mais il faudrait un engagement fort du législateur, et criminaliser les mariages précoces. » Si l’âge légal pour se marier au Mozambique est fixé à 18 ans – 16 ans si les parents y consentent –, la loi ne prévoit pas encore de poursuivre les personnes qui y contreviennent.

*Le prénom a été modifié.

Le Monde

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